Joseph Deltheille. (Un poète à découvrir)


Un Âuteur sorti de ses propres chairs, d’une tendre douceur dans les mots et la mouvance, raffiné jusqu’à la vieille corde, ignoré, encore bien!.. du grand malaxe moderne et émulsifiant des désastreux.

Un vrai retour à l’esprit-d’homme.

LES POILUS

Les Tranchées. Là règne un homme qu’on appelle le Paysan. Les Tranchées, c’est affaire de remueurs de terre, c’est affaire de paysans. C’est l’installation de la guerre à la campagne, dans un décor de travaux et de saisons. Les Tranchées, c’est le retour à la terre.
En fait, il restait surtout des paysans dans les tranchées. A la mobilisation, tout le monde était parti gaiement. Se battre, le Français aime ça (pourvu qu’il y ait un brin de clairon à la cantonnade). L’offensive, la Marne, la course à la mer, un coup de gueule dans un vent d’héroïsme : ça va, ça va ! Avec un sou d’enthousiasme, on peut acheter cent mille hommes. Mais après les grandes batailles, dès qu’on s’arrêta, lorsque vint l’hiver avec ses pieds gelés, et la crise des munitions aidant, l’occasion, la chair tendre, les malins se débinèrent. Chacun se découvrit un poil dans les bronches, un quart de myopie, et d’ailleurs une vocation chaude, une âme de tourneur. Les avocats plaidèrent beaucoup pour l’artillerie lourde. Les professions libérales mirent la main à la pâte. Ce fut un printemps d’usines.

Le paysan, lui, resta dans les Tranchées.

Il se tient là, dans son trou, tapi comme ces blaireaux, ces fouines qu’il connaît bien. Creuser le sol, ça le connaît, n’est-ce pas ! Il creuse, de Dunkerque à Belfort, des lignes profondes. De l’époque des semailles jusqu’au mois des moissons, il creuse. A l’heure où le raisin mûrit, à l’heure où le colza lève, il creuse. Il creuse, dans la longue terre maternelle, des abris comme des épouses, des lits comme des tombes. Chaque tranchée est un sillon, et chaque sape un silo. Ces boyaux, ils sentent la bonne cave. Mille souvenirs champêtres fleurissent dans les entonnoirs. La terre est une grande garenne. Les copains soufflent comme des vaches à l’étable. Le flingot a un manche de fourche. Et toutes ces armes industrielles, ces engins nouveaux comme des étoiles, ces crapouillots à quatre pattes, ces lance-mines et ces tas d’obus fauves, tout a un grand air animal, un air d’animaux à cornes. La lune est toujours la lune des prairies. Il y a un merle sur une gueule de canon. De la pluie, de la pluie qui fait germer les avoines. Et le vent des tuiles passe sur les hommes de chair.

extraits des Poilus (1926), , Grasset, réédition Cahiers rouges 1987

http://josephdelteil.net/extrait.htm

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